Charles Ihler
(1868 - 1907)

Episode oublié par les jeunes générations de ce début de XXIème siècle, les combats qui se déroulèrent au Maroc en ce début de XXème siècle eurent une influence conséquente dans l’histoire de ce pays, mais aussi dans l’histoire de la France, dont les nombreuses colonies; notamment en Afrique du Nord, en firent l’une des principales puissances mondiales. Les choses ont bien changé aujourd’hui, mais qui sait, le monde serait-il le même si ces conflits n’avaient pas eu lieu ?
Avant de parler de Charles Ihler, un petit rappel sur ces événements marocains me semble important.
Au début du XIXème siècle, le Maroc était un royaume, dirigé par un sultan, qui avait cependant à combattre de nombreuses tribus insoumises.

En 1830, Alger fut conquise par les Européens, ce qui fut très mal perçu par le sultan du Maroc, Moulay Abd Al-Rahman.

Celui-ci soutint donc les algériens dans leur combat contre l’envahissement progressif de l’Europe. Celui-ci dut cependant céder sa place, et dès 1864, le Maroc était peuplé de centaines de commerçants Européens, suite à son ouverture, imposée par les puissances occidentales, au commerce international. Le Maroc était encore autonome, mais la Grande-Bretagne, l’Espagne et la France cherchaient chacun à se l’approprier. Malgré la volonté de modernisme affichée par le sultan Hassan 1er (1873-1894), la colonisation ne put être retardée, et la conférence d’Algésiras de 1906 plaça le Maroc sous tutelle européenne. L’influence prépondérante de la France se fit alors de plus en plus sentir, notamment après l’envoi de troupes à Casablanca après l’assassinat de cinq français. Ceux-ci ne sont pas nommés dans les sources que j’ai pu consulter, mais on peut légitimement penser qu’il s’agissait de Charles Ihler, et des compatriotes cités plus loin...

Ce qui suit est la retranscription d’un bulletin de l’amicale des anciens élèves du collège Scheurer-Kestner de Thann, paru en 1930. René Ihler, frère de Charles, en faisait partie, c’est donc lui qui donna toutes les informations nécessaires à la confection de ce qui suit. Les descriptions des funérailles et autres discours étant très détaillées, et sans doute un peu rébarbatives, j’ai abrégé ce long texte de 20 pages en ne conservant que l’essentiel.

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Il y a, à Thann, une rue des généraux Ihler. D’autre part, une rue de Blida (NDA : en Algérie), une rue et un fort de Casablanca portent le nom du capitaine Ihler. Généraux et capitaine étaient originaires de Thann, où d’après la «Petite chronique», la famille Ihler s’établit en 1525.

Les deux généraux avaient été élèves du collège des Franciscains de leur ville natale ; le capitaine commença ses études au collège de Thann.

Charles-Gustave-Adolphe Ihler, né à Thann le 5 juin 1868 descendait d’une branche apparentée à celle des généraux Ihler.
Comme les enfants de la ville, le jeune Charles commença par fréquenter la salle d’asile tenue par les soeurs de Ribeauvillé, puis il passa au collège de Thann.
Avec son frère aîné René il alla bientôt suivre les classes du lycée de Besançon, et, en 1876, les parents, disant adieu à Thann, choisirent la cité bisontine comme une terre d’adoption.
Charles fit de brillantes études au Lycée de Besançon, «où il s’attira l’admiration de ses maîtres par un labeur assidu, en même temps que l’estime de ses camarades par la bonté et la droiture de son caractère» (1).

Il y prépara le baccalauréat ès-sciences, puis le concours d’entrée à St. Cyr. «Il voulut être soldat. Il aimait la France non seulement pour elle, mais encore pour son histoire glorieuse, pour son drapeau, pour son armée» (1).

«Ayant hérité de sa famille cet amour profond de la France et les plus nobles sentiments, de patriotisme, il voulut servir sa patrie avec le plus absolu et le plus généreux dévouement» (1).

Entré à Saint-Cyr le 26 octobre 1887, il en sortit sous-lieutenant le ler octobre 1889. Il suivit les cours de l’Ecole de Cavalerie de Saumur, puis fut affecté (le 31 décembre 1891) au 20ème dragons à Limoges, en qualité de lieutenant (2).

La vie de garnison qu’il y mena jusqu’en 1903 lui pesait plus qu’à tout autre. Il demanda à se rendre en Afrique (NDA : en fait, ce serait à la suite d’une profonde déception sentimentale). Capitaine instructeur au ler régiment de chasseurs d’Afrique (le 12 Juillet 1903), à Blida, il ne revint guère en France. Cependant, en 1906, ayant fait une terrible chute de cheval, il passa une partie de son congé à Limoges.

Il était officier d’ordonnance du général commandant la cavalerie de la division d’Oran quand les affaires se gâtèrent au Maroc. L’acte d’Algésiras (1906) n’avait pas réglé définitivement la question marocaine. De nouveaux incidents surgirent dès 1907. Des Français ayant été massacrés par les indigènes, la France fit occuper Casablanca.
Charles Ihler avait demandé, dès le début, à faire partie du corps expéditionnaire.

Le 30 septembre 1907, le capitaine Ihler adressait, de Casablanca, à un de ses amis de Thann, notre camarade Fernand Couttet, la lettre suivante, publiée le 23 octobre par le «Journal d’Alsace-Lorraine» :

Mon cher ami,

J’ai eu un plaisir extrême à recevoir tes affectueux souvenirs et à revoir, en carte postale, les lieux où s’est écoulée notre enfance.
je ne suis pas le seul Alsacien qui fasse partie, comme officier, du corps expéditionnaire du Maroc. Il m’arrive assez fréquemment de parler notre vieux patois avec des soldats de la Légion étrangère qui composent en grande partie les troupes du corps d’occupation.
Depuis deux ans que je suis au Maroc à la tête d’un escadron de chasseurs d’Afrique,.j’ai pris part à de nombreux combats. Ce n’étaient pas de grandes batailles, mais nous avions affaire à des fanatiques pleins d’audace et bien armés, qui nous ont fait du mal, et entre les mains desquels il n’était pas bon de tomber.
Je n’ai pas eu d’hommes tués parmi les chasseurs; quatre seulement ont été blessés légèrement. Par contre, j’ai eu une dizaine de chevaux tués.
Après les dures leçons que nous leur avons infligées, les Marocains se sont retirés vers l’intérieur.
Vont-ils se reformer pour recommencer leurs attaques ? Nous ne pouvons le savoir, car c’est ici le pays du mystère. En tous cas, s ‘ils reviennent, leurs efforts viendront se briser contre la solidité de nos troupes et la puissance de notre armement.
Je compte, à mon retour en France, aller faire un tour à Thann, où je ne suis pas allé depuis cinq ans. J’y reverrai avec plaisir mes vieux amis comme toi et mes vieilles tantes qui ne ménagent pas les prières à mon adresse.
Au revoir, mon cher Fernand, amitiés les meilleures à toutes mes connaissances, et, à toi, bien affectueusement des deux mains.

Charles IHLER.


Hélas, l’homme propose, mais Dieu dispose. Le capitaine Ihler ne devait plus revoir sa chère ville natale : trois semaines après avoir écrit cette lettre, il tombait glorieusement au champ d’honneur aux portes de Casablanca.

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C’était le samedi 19 octobre. Le lieutenant-colonel du Frétay avait commandé de pousser une reconnaissance. Vers 6 h. 1/2 du matin, le capitaine Ihler terminait sa toilette et, avec le vétérinaire en 1er Bonnefous il se réjouissait de l’ordre qui leur procurait le plaisir d’aller fouiller le camp.

A 7 h. 1/2, la reconnaissance se mettait en marche. A environ 4 km du Camp, quelques coups de feu de l’ennemi laissaient déjà entrevoir un engagement. A 10 heures, le vétérinaire Bonnefous se transportait auprès du capitaine Ihler pour lui transmettre un ordre, et ensemble ils contemplèrent quelques instants les masses ennemies groupées à environ 2.000 mètres.

Aux côtés du capitaine Ilher se trouvait le vétérinaire en 2e, Maleval. Laissons-lui le soin de continuer le récit des événements.

«Après un combat à pied, soutenu par le 2’ escadron du 1er chasseurs d’Afrique, abrité derrière un léger mur en pierres, contre un flot envahissant de Marocains, le oapitaine commandant Ihler jugea que la position devenait de plus en plus dangereuse pour sa cavalerie à pied, et qu’une charge s’imposait pour arrêter le mouvement enveloppant de ces bandits qui n’étaient pas à plus de 200 mètres de nous.

«A haute voix il donna le commandement «A cheval» et se mit en selle. Immobile une minute environ sous une grêle de balles, il s’avança de quelques pas et cria, tirant son sabre: «Ralliement !»

Il avait à peine achevé de prononcer ce mot, qu’une balle l’atteignait en pleine poitrine, pénétrant sous la clavicu]e droi te et sortant vers le milieu du dos. J’étais à sa droite, a côté de lui, et le voyant chanceler, je le soutins sur sa selle en lui disant: «Qu’avez-vous, mon capitaine ?» Il me répondit d’une faible voix, pendant que ses yeux se fermaient : «Maleval... blessé... adieu.»

«Apercevant les Marocains qui se rapprochaient et ne voulant à aucun prix que son corps reste entre leurs mains, le soutenant de mon hras gauche, je le maintins sur sa selle, et. conduisant son cheval et le mien, je parvenais au bout de quelques minutes de galopade folle dans tous les sens à me placer un peu en arrière de la ligne de combat, sur laquelle les chasseurs sabraient avec une énergie féroce.
Poussant plusieurs fois le cri : «Au capitaine !» je parvins à rallier un sous-officier et trois cavaliers ; nous pûmes descendre tout doucement le corps du capitaine que j’avais maintenu sur sa selle jusqu’à ce moment, et, après m’être rendu compte que la mort avait déjà achevé son oeuvre, nous le plâçames en travers de la selle du sous-officier maintenu à droite et à gauche par un cavalier. Avec ce groupe je me dirigeais vers la zone d’où les Marocains avaient fui, pour mettre le corps à l’abri.

«Au bout de quelques minutes, la voix du canon de la colonne qui venait à notre secours se faisait entendre, les Marocains s’enfuyaient immédiatement.

«Apercevant quelques officiers, je les mettais en quelques mots au courant de ce qui venait de se passer, et, leur confiant la gale du corps du capitaine, je galopais vers la colonne chercher un docteur et un mulet porteur d’un cacolet. Pendant ce temps, les camarades étendaient le corps du capitaine sur l’herbe.
Le docteur ramené par moi ne put que constater le décès.

«L’assassin du capitaine avait été aperçu par un chasseur qui, fonçant dessus, lui traversa le corps de son sabre et l’étendit raide mort.»

Ajoutons au récit du vétérinaire Maleval ce que le lieutenant-colonel du Frétay écrivait, le 20 octobre, à M. René Ihler :

«Il était environ midi 45, l’escadron Ihler à terre tenait contre les cavaliers marocains qui cherchaient à tourner l’infanterie. M. Maleval, vétérinaire, que le capitaine avait envoyé en observation dans une direction déterminée, revint le prévenir que 1es Marocains gagnaient du terrain et que les spahis arrivaient pour l’appuyer. Votre frère voulut profiter de l’arrivee des spahis pour rompre le combat à pied et faire monter immédiatement à cheva1.»

Le oombat du Taddert fut un des plus périlleux depuis le début des hostilités. D’abord au nombre de 1.000, les Marocains reçurent des renforts de toutes parts : tous les contingents de pillards du Chaouïa donnèrent, ainsi que la moitié de la méhalla de Moulay Rachid. Les spabis dégagèrent les chasseurs et les goumiers, mais il fallut la brillante randonnée du général Drude pour empêcher la reconnaissance d’être submergée sous le nombre des Marocains qui l’attaquaient : averti à midi, le général réussit à faire franchir en 1 heure 1/2 à 1’artillerie et à l’infanterie 12 kilomètres.

Vers 5 heures du soir, il ramena au camp les troupes entraînées, qui voulaient aller toujours plus loin.

La comtesse de Boisboisset, dame de 1a Croix-Rouge, donna au mort les soins les plus affectueux qu’une mère puisse donner. M. de Valence, président du Comité des hommes, se privant du cher crucifix
trouvé sur son enfant morte au Bazar de la Charité, le mit entre les mains du glorieux fils de la catholique Alsace.

La mise en bière du corps du capitaine Ihler fut présidée par le colonel de Luigné (3). Le vêtérinaire Bonnefous remplaça la famille auprès du lit de mort, veillant pieusement toute la nuit.

Les obsèques du capitaine Ihler, du chasseur Jardry et du légionnaire Müller eurent lieu le lendemain même du oombat. Tous les officiers de la colonne française, les consuls, un détachement de 18 cavaliers espagnols et un grand nombre de soldats français y assistérent.

La levée des corps se fit à l'infirmerie du camp, où ils avaient été déposés dans 1a chapelle ardente, en présenoe du généra] Drude, entouré de son état-major.

Précédé des trompettes de cavalerie, le cortège se dirigea vers le cimetière catholique ; après l'absoute donnée par les Franciscains espagnols, le colonel du Frétay prononça le discours suivant :

Mon général, Messieurs,

Vous me pardonnerez mon émotion. Le capitaine Ilher, que vous connaissiez depuis deux mois, avait déjà gagné votre sympathie, et vous excuserez mon trouble, moi qui le connaissais depuis quatre ans, qui ai été témoin de ses efforts et des résultats obtenus. Fils de la belle Alsace, il avait pour son pays la plus grande affection, et il tenait de sa naissance : intelligence, sang-froid, énergie tenace, qui sont les qualités maîtresses du parfait soldat.

Quand nous avons reçu Ihler au ler chasseurs, il fut immédiatement versé au peloton d'instruction des lieutenants, où, il se fit remarquer par le colonel Warrin, qui en fit son capitaine-instructeur. Il sera toujours considéré comme type de l'officier modèle. Homme de cheval accompli, cavalier émérite, modèle d'élégance et de correction militaires, jamais on ne vit officier plus brillant.

Cet escadron qu'il commandait cependant depuis peu, il ]'avait fait sien par son affabilité et son énergie persévérante. Il est enlevé au moment où, jeune dans la carrière, ie plus brillant avenir lui souriait. Car le général qui, depuis longtemps le suivait, rendant hommage à son mérite, lui avait accordé une proposition spéciale.

Sous des dehors froids, il cachait un coeur excellent, d'une droiture et d'une loyauté parfaites. Il avait pour sa famille des sentiments d'une délicatesse profonde.

Hier soir, alors que son corps pantelant fut pieusement déposé dans sa tente, officiers et soldats, en pleurant, vinrent lui rendre hommage. Ces pleurs, difficilement contenus, sont un gage du regret unanime que le capitaine Ihler laisse parmi nous. Cependant, nous ne devons pas penser uniquement à notre douleur ; il reste celle d'une mère qui pleure son fils chéri, son orgueil et sa foi. Je lui demande respecteusement la permission de m'associer à elle et de joindre notre douleur à la sienne...

Capitaine Ihler, ...je vous salue respectueusement. (4)

D'une voix vibrante, qui impressionna vivement l'auditoire, le général Druide parla ensuite. (5)

A Blida, dès le 26 octobre, un service funèbre fut célébré à la mémoire du capitaine Ihler et du chasseur Jardry, en l’église St. Charles. Une foule considérable s’y pressait. M. le curé Piquemal prononça d’une voix forte un discours qui impressionna vivement l’assistance.

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Cependant, les restes mortels du capitaine Ihler ne demeurèrent pas au cimetière de Casablanca. Le «Vinh Long» les rapporta à Alger, où eurent lieu, le 12 novembre, les funérailles du capitaine lhler, du lieutenant Benizza, tué également à l’ennemi et du lieutenant Pillot, victime de son dévouement.

50.000 personnes étaient postées le long des rampes du boulevard de la République. L’hommage rendu à ces trois braves par l’armée, le gouvernement et la population fut d’une majesté extraordinaire.
Nous ne pouvons reproduire ici les autres discours prononcés ensuite par M. Altairac, maire d’Alger, puis par M. Vernier, secrétaire général du gouvernement. La «Dêpèche algérienne» les a donnés in-extenso.
Le commandat Gercet prononça une allocution au nom des Francs-Comtois d’Alger. Il insista sur l’emprise de son pays d’adoption, Besançon. «Il avait ajouté, dit-il, au caractére alsacien la volonté persistante du oaractère comtois : ce qu’il voulait, il l’obtenait.»
Un long défilé a 1ieu, puis une chaloupe à vapeur prend à la remorque le cha1and qui contient Ies restes du capitaine Ihler et du lieutenant Pillot et le dirige vers le paquebot «Ville d’Alger» à bord duque1 sont hissées les deux bières.

Le corps du capitaine Ihler arriva à Besançon le 15 novembre, à 9 heures du matin, et le wagon qui le contenait fut placé sur une voie de garage. A quatre heures de l’aprés-midi eut lieu la cérémonie de la translation du corps du wagon à 1a chapelle a\rdente installée par le service des pompes funèbres dans une dépendance des entrepôts de la Petite Vitesse. Une companie du 60ème de ligne rendit 1es honneurs.
Derrière le corps suivaient Mme Vuillaume, soeur du défunt et MM. René Ihler, Julien Ihler et Marcel Ihler, ses frères.
A 5 heures la cérémonie, simple mais imposante, prenait fin ; une garde d’honneur composée d’une section, resta pour veiller la dépouille mortelle.

Besançon fit au capitaine Ihler de grandioses funérailles. Les sociétés locales avaient pris des dispositions pour régler l’ordre dans lequel elles défileraient au cortège, et, sur 1a proposition du président de 1a séance, avaient adressé aux membres de 1a famille 1‘expression de leurs regrets et leur profonde sympathie. La presse bisontine, assistant à la séance, avait joint l’expression des mêmes sentiments à l’adresse envoyée à la famille Ihler.

Toute la ville vibra d’un même sentiment d’ardent patriotisme à l’occasion des funérailles nationales du capitaine Ihler.

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Aux portes de Casablanca s’elève un monument commémoratif dont la simplicité voulue rappelera la mêmoire du oapitaine Ihler et du chasseur Jardry. Il n’a donné lieu a aucune cérémonie d’inauguration.
ll avait éte question d’élever au capitaine lhler un autre monument, à Thann, ou ailleurs. Sous l’inspiration d’Arthur Chuquet, les «Débats» avaient même pris l’initiative d’une souscription publique dans ce but, mais pour diverses raisons, la famille préféra que l’on ne donnât point suite à ce pro,jet.

Aussi bien les Allemands n’eûssent-ils sans doute pas toléré l’érection de ce monument ; la situation était en tout cas délioate. Une voix autorisée avait, il est vrai, suggéré l’érection d’un monunent à Belfort, à la porte du Vallon, mais ce projet fut également abandonné.

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Terminons par deux descriptions de Charles Ihler, parues dans le «Courrier du Centre», par son camarade, «M.J.M.» :

«La figure rose, imberbe, juvénile, bien pris et très svelte dans sa fine taille, aussi joli à cheval qu’on 1e peut souhaiter, Ihler était un cavalier accompli et de grande allure. Son audace était proverbiale. Qui ne 1’a vu franchir froidement à cheval les barrières de chemin de fer, au risque de se casser le cou ou d’être écrasé par un train, n’a pas assisté à une des plus belles prouesses possibles du cavalier.

Il ne s’en vantait pas, car il était d’une modestie charmante, presque timide ; il laissait à ses camarades le soin de divulguer ses gestes audacieux.

«Jamais on ne vit casse-cou plus froid et plus calme, galopeur plus endiablé et plus rassis ; c’était le pince sans-rire de l’intrépidité la plus folle et la plus tranquille. Ah ! Ies rallyes menés par lui allaient bon train ! Mais le galop fini, Ihler disparaissait, car ce timide avait horreur du monde et de ses fadaises.
«C’était un rude soldat aussi, militaire dans l’âme, aimant son métier à la passion, l’âme pétrie des prouesses rêvées, un vrai chef, de ceux qu’on suivrait partout, avec l’ivresse du vertige, dans des charges fantastiques d’audace et de témérité ; on le sentait homme d’action, tête froide et cœur chaud, capable de ces faits d’armes héroïques qui font tout le succès à la guerre»

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«C’était la rage au cœur et les larmes aux yeux qu’il parlait de sa terre natale si brutalement ravie à la mère patrie... Que la revanche lui tardait ! On eût dit qu’il attendait chaque jour la sonnerie éclatante et joyeuse du grand boute-selle qui le porterait à la frontière pour assouvir en d’héroïques chevauchées, sabre au poing, la haine vigoureuse qu’il vouait aux Allemands. Bon garcon et excellent camarade, il ne supportait pas la plaisanterie à ce sujet et à peine l’effleurait-on légèremnt qu’on voyait sa figure s’assombrir et se contracter dans une douleur morale impressionnante. Jamais, je n’ai mieux compris l’angoisse de l’attente de nos frères d’outre-Vosges que par la tristesse inextinguible de ce déraciné par la guerre, et la muette espérance qui n’a cessé de l’animer.

«Il est mort à l’ennemi, et le rêve de sa vie s’est ainsi accompli, car mourir pour la patrie fut le grand désir de ce brave. Sans doute, il eût préféré tomber sous les coups des uhlans prussiens à la frontière de son Alsace chérie, à la conquête de sa patrie ; mais en mourant sous le ciel d’Afrique face à l’ennemi du désert, l’idée qu’il luttait indirectement contre l’Allemagne n’a-t-elle pas hanté sa pensée de moribond et embelli son dernier rêve de guerrier ?»

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En terminant cette notice, qu’il nous soit pemis d’emprunter au général Robert quelques-unes des paroles prononcées par lui sur la tombe du capitaine lhler, en modifiant légèrement le début :

«Votre nom est inscrit au Livre d’Or du Collège de Thann. Pour en faire des braves, nous l’apprendrons à nos élèves ; nous leur raconterons la charge de vos 200 chasseurs se ruant contre l.500 Marocains et les traversant, votre mort glorieuse, le dévouement et l’héroïsme dont firent preuve vos camarades et vos cavaliers pour ne pas laisser votre corps en trophée à l’ennemi ; nous leur dirons comment ils surent vous venger ; nous leur dirons les 32 cadavres marocains étendus sur le terrain de la mêlée.»

Capitaine Ihler, au Collège de Thann votre nom sera en vénération.

Charles Oberreiner,
professeur au collège de Thann
et historien.


Cinq ans plus tard, bloqué à Fès par 5.000 soldats français, le sultan se résolut à signer un traité par lequel il reconnaissait le passage de son pays définitivement sous tutelle française. Le Maroc ne devint indépendant qu’en 1956.
Après ce brillant hommage à un enfant d’Alsace, voici un bref aperçu de la vie du dernier Ihler en date à avoir laissé son nom dans le Grand Livre de l’Histoire de France : le frère cadet de Charles, Marcel, dernier-né d’Adolphe et Mélanie.

*** Les généraux IHLER *** Les brasseurs *** Le professeur
Charles Amberger
*** D'autres IHLER (mes ancêtres) ***