1/ Genèse du carnet
Comment le carnet d'un paysan né vers 1800 a t-il bien pu traverser les âges et arriver jusqu'à nous dans un aussi bon état de conservation ? Cela tient du miracle, mais aussi et surtout du hasard. Un dimanche après-midi d'avril 2000, profitant du soleil pour une petite visite dans une brocante proche de chez moi, à Lorrez-le-Boccage (Seine-et-Marne), je suis tombé en arrêt sur une pile de vieux cahiers, mélangés à des lettres moisies, et en fouillant dans ce bric à brac exposé en plein air, à la merci du soleil trop fort, d'une pluie soudaine, des coups de pied involontaires des passants ou de la saleté du trottoir, se trouvait ce carnet à la couverture verdâtre. En l'ouvrant, j'ai constaté avec surprise que les dates qui y étaient indiquées étaient bien 1838, 1839, 1840, etc... J'avais entre les mains un document rare, tenu par un homme du peuple il y a plus de 150 ans, dans lequel il avait scrupuleusement tenu le détail de ses dépenses quotidiennes.
Bien entendu, le carnet de Pierre François Leclaire n'est pas révolutionnaire, car l'on sait depuis longtemps comment vivaient les paysans au milieu du XIXème siècle. Néanmoins, chaque témoignage direct revêt une importance particulière, les écrits parvenus jusqu'à nous restant à l'époque l'apanage d'une élite sociale. On n'apprendra sans doute pas à sa lecture des éléments incroyables, mais on pourra toucher du doigt la vie quotidienne de nos ancêtres, partager un peu leur histoire en s'échappant des clichés habituels.
Avec le carnet de Pierre François Leclaire se trouvaient des livres scolaires de la fin du XIXème siècle, sans intérêt particulier eux, car n'étant pas représentatifs d'un seul individu. Ceux-ci avaient appartenu à Firmin GALLOIS, âgé de 9 ans et demi en 1872, nom indiqué dans la page de garde. Un certain Nicolas Gallois étant souvent cité par Pierre François dans son carnet, on peut en conclure que lesdits cahiers avaient été conservés avec le carnet, et que soit les Gallois avaient habité dans l'ancienne demeure de Pierre François où dormait ce carnet, soit Firmin Gallois était un descendant de Pierre François, et ses archives avaient tout naturellement été rangées aux côtés de celles de son ancêtre.
Le brocanteur m'avait dit avoir récupéré ce carnet dans un grenier d'une ferme de l'Aube, sans doute à l'occasion du déménagement de vieilleries entassées là et n'appartenant plus à personne. Cette ferme était peut-être l'endroit où vécut Pierre François, à Piney donc, mais cela on ne le saura jamais.
Le carnet devait certainement être dans une malle ou tout autre endroit bien protégé des aléas du climat et des hommes, car hormis sa couverture complètement délavée où l'on devine quelques traces de mots (plusieurs fois le mot Bouy, on distingue aussi son nom et sa signature, Leclaire), l'intérieur est quasiment en parfait état. Seule l'encre est parfois un peu plus claire, mais on ne trouve ni moisissures, pages déchirées ou autres bords rongés par les rats ou le temps.
Pour la somme modique de 5 francs (méditons sur la valeur du témoignage de la vie d'un individu), je rentrai chez moi avec dans la tête tous les plans pour échaffauder le roman de la vie de cet anonyme parmi les anonymes, Pierre François Leclaire, soldat puis paysan, né sous Napoléon, ayant traversé les trois premiers quarts du XIXème siècle avant de mourir à l'aube de la République que nous connaissons depuis.
2/ Ouverture du carnet
Pierre François LECLAIRE à tenu son carnet dans les deux sens. Les pages de garde indiquent, à peu de choses près, le même texte. J'ai essayé de respecter orthographe et ponctuation, mais cela a été plus difficile avec les majuscules, celles-ci étant souvent guère différentiables des minuscules, et leur retranscription scrupuleuse n'étant pas, à mon humble avis, d'une importance... capitale. Les phrases ou mots barrés le sont dans le texte original.
Notons également que les premières pages, celles avec les chansons, sont accompagnées de frises compliquées destinées à enjoliver l'ensemble. Celles-ci font le tour des pages, et servent parfois aussi à marquer des paragraphes. Elles ressemblent en gros à ceci :